Conditions de travail

Parler des conditions de travail sous nos cieux de sous-développement est un euphémisme. Il vaudrait mieux parler des difficultés de travail, car il semble que l'on passe énormément de temps à résoudre les problèmes qu'à faire prospérer l'entreprise. Le point le plus important aujourd'hui est de fonctionner avec le plus d'autonomie possible vis à vis des grandes ressources telles que l'électricité et les télécommunications toutes deux, structures étatiques ou semi-étatiques. Je mentionnais que les appareils avec lesquels j'avais commencé cette aventure avaient été vite grillés. Il sera de même tout au long de mon séjour pour le matériel életrique acquis au fur et à mesure. Les causes sont :
  • Coupures et remises brutales de courant sans préavis sont fortement préjudiciables à toutes machines électriques. Pire, quand la remise va de pair avec un voltage surélevé (dépassant largement 220 volts).
  • Voltage fluctuant en fonctionnement "normal". En zone enclavée comme est situé le centre, il arrive de mesurer des voltages avoisinant 160 et 180 volts. On dit qu'il y a "baisse de tension". Impossible de faire fonctionner une photocopieuse et parfois pas une imprimante. Les ordinateurs qui restent allumés et fonctionnels accusent certainement le coup, ce qui pourrait expliquer des dysfonctionnements, et il faut souvent changer ou une carte réseau, ou un disque dur, si ce n'est pas la carte-mère. Il s'agit de dépenses courantes qui greffent fortement sur le bilan financier.

A l'instabilité de la ressource électrique s'ajoute souvent celle des télécommunications, notamment pour la connexion à Internet. Nous avions commencé à offrir internet en connexion partagée RTC fournie par l'opérateur national. Le débit descendant théorique annoncé était de 28 kbps. La volonté affichée du Ministère de la Promotion des NTIC avait été d'alléger la tarification de la connexion à internet à partir de 20 h. Celà comprenait qu'une connexion établie coutait le prix d'une communication téléphonique de trois minutes, tant qu'elle n'était pas coupée. En fait les déconnexions par le FAI national survenaient assez rapidement, et rendaient la navigation aléatoire. Chaque reconnexion supposant une nouvelle taxe. A ces déconnexions s'ajoutait une sorte de délestage des telecommunications, puisque tout le monde ne pouvait pas être connecté en même temps. Le FAI-national n'en avait pas les capacités technologiques. Je ne voudrais pas parler du débit reçu par ordinateur (il y en avait 8 qui se partageaient les 28 kbps théoriques).

L'arrivée de l'ADSL au Bénin il y a environ deux à trois ans semblait être la solution de sauvetage pour en finir avec la bas débit, les déconnexions intempestives et les internautes qui baillent devant l'ordinateur. C'est du moins ce que j'avais compris en misant pour la qualité, même à un coût beaucoup plus élevé. Les frais de première installation (modem + paramétrage) s'élèvèrent à un peu plus de 1.000 euros. Pour un couple de débit de 256 kbps en descente et 128 kbps en montée, l'abonnement mensuel était (et l'est encore aujourd'hui) d'un peu plus de 150 euros par mois. Il a fallu attendre six mois pour obtenir le dégroupage de la ligne téléphonique et son raccordement à l'ADSL. Il nous faudrait quand même comparer de temps en temps et sans complaisance pour avoir une mesure de l'écart à réduire quand on parle de fracture numérique Nord/Sud. Je rappelle qu'aujourd'hui en France, les offres d'ADSL pour jusqu'à 18 Mbps en descente (environ 18.000 kbps) tournent autour de 30 euros par mois selon les opérateurs.

Toutefois les premiers mois furent comme un rêve. Rapidité et fluidité de navigation (comparativement au RTC bien sûr), pas de déconnexions intempestives. Celà dura trois mois. Puis ce fut la fin du rêve. "La qualité de la ligne n'aurait pas tenu le coup". Courses entre l'opérateur Télécom et le FAI-ADSL chacun rejetant sur l'autre le fait que je ne puisse pas avoir la connexion. Celà dura six mois. Largement le temps aux internautes d'aller voir ailleurs, plus loin, mais ailleurs quand même. Le quartier était retourné dans son isolement du monde.
Voilà un aspect entre autres des "conditions de travail". Le reste c'est le quotidien, avec chaque jour, un problème à résoudre. Coupures de courant intempestives appelées délestages, sans préavis et remises du courant tout aussi intempestives et sans préavis, avec des tensions dépassant largement les 220 volts. Les conséquences sur des appareils électriques se passent de commentaires. Ordinateurs, modem, imprimante....etc, régulièrement grillés. Pas de recours possibles. On en a pour sa pomme et puis c'est tout.
Au total, les quatre voire cinq années d'expérience sur la réduction de la fracture numérique ont révélé des faits importants :
  • Le besoin réel des populations de communiquer avec le monde, pour preuve l'explosion du marché du GSM
  • Le besoin de formation à l'informatique et aux NTIC pour s'insérer dans le monde du travail
  • Le besoin grandissants en compétences informatiques avec l'informatisation croissante de tous les secteurs de production
  • Le besoin des populations de s'afficher sur Internet

Ces différents aspects justifient largement que nous continuions ce qui a été entrepris, malgré les handicaps inhérents au sous-développement. Mais celà suppose la prise en compte des conditions effectives existant en place. Travailler en conditions d'autonomie vis à vis des ressources électriques et de telecommunication revient cher, mais garantit que l'on se puisse se concentrer sur son projet. C'est notre souhait.

Aucun commentaire: